Roumanie, pays de tous les conflits extractivistes et environnementaux

Reportée pour cause de crise sanitaire (coronavirus)

29 avril 2020 à 18 h 00 – salle Paul Pierrotet

M. Jean-Marie ROUSSEAU. Géographe et économiste, consultant international en géostratégie et intelligence territoriale, ancien de la DG Politique régionale et de la DG Recherche et Innovation de la Commission européenne. .

Chers amis,
 
Avec regret je dois vous informer que la dernière conférence que notre association a prévue pour le printemps 2020, celle de M. Jean-Marie Rousseau du 29 avril doit être, elle aussi reportée, comme les précédentes, compte tenu de la crise sanitaire. Elle se tiendra probablement à l’automne prochain, vous serez avertis en temps utile. 
 
Dans ces moments très difficiles que nous traversons, La Maison Roumaine vous adresse ses voeux de santé et d’optimisme, la confiance dans l’avenir. Toute crise et guerre stimulent l’esprit d’invention & d’innovation et nous aident à bâtir un monde meilleur; la crise provoquée par le coronavirus ne fera pas exception et nous devons être persuadés que le monde de demain sera meilleur que celui d’aujourd’hui. 
 
Cordialement
Alexandre Herlea

Résumé

Depuis la fin des années 1990, la Roumanie s’est engagée dans une dynamique économique sans précédent, qui s’est même accélérée à l’approche de son adhésion à l’Union européenne (2010). Alors qu’en 1998 le PIB/habitant était encore sensiblement inférieur à celui de 1990, il a pratiquement quadruplé entre 1998 et 2006, pour tenir sur cette lancée jusqu’en 2018 (4% contre 7% en 2017). Cette chute soudaine, en grande partie due au ralentissement de la consommation, a ainsi révélé la fragilité du « modèle roumain », notamment en termes de compétitivité, tandis que les inégalités de revenus et la faiblesse des services sociaux (santé, éducation, emploi, etc.) compromettent de plus en plus les chances d’un développement durable. Des écarts considérables de développement sont observés également entre les principales villes et les campagnes, tout comme entre les régions de l’est d’une part, et, d’autre part la Transylvanie, riche en ressources naturelles. Le secteur de l’énergie en Roumanie bénéficie d’une expérience multi-séculaire dans l’exploitation minière – au moins 320 ans pour le charbon, près de 170 ans pour le pétrole (1861), plus de 135 ans pour l’hydro-électricité (1884), 110 ans pour le gaz naturel – et a permis au pays de figurer pendant longtemps en tête des pays européens, voire de se distinguer dans ce domaine au niveau mondial.
Un pays de longue tradition minière – Le développement de l’industrie extractive roumaine date certes de l’antiquité, avec un nouvel éveil depuis la moitié du XIXe siècle, en tant que pionnier mondial dans le domaine énergétique (industrie pétrolière et raffinerie de Ploieşti, éclairage publique à gaz à Bucarest et électrique à Timişoara, premiers gazoducs européens) ; cette industrie extractive se poursuit au XXe siècle (moteurs à combustion, transport et distribution du gaz naturel, puisement et stockage des produits pétroliers) et enfin, après l’occupation soviétique (nationalisation de 1948) tellement stakhanoviste et prédatrice notamment par le pillage de l’uranium par les soviétiques !
Certains nouveaux pôles ont connu une croissance économique non négligeable et des régions favorisées par les activités d’extraction ont bénéficié alors d’un fort accroissement démographique. Cependant, la fermeture des dernières mines, depuis la fin du régime communiste jusqu’aux années 2000, a permis d’achever, en quelque sorte pour des raisons de productivité et de logique économique, un long déclin depuis longtemps inéluctable. De surcroît, il devenait évident que cette industrie minière avait déjà commis l’irréparable et parfois tout englouti sur son passage : terrains agricoles, forêts, collines, vallées… sans même trop causer d’états d’âme ni de remords de la classe dirigeante, pour la disparition de villages et d’une partie du patrimoine historique et culturel.
Lourd bilan environnemental, mais éveil des consciences d’ampleur nationale – Le cas du village de Roşia Montană (Transylvanie) est devenu emblématique depuis que la société canadienne Gabriel Resources a entrepris d’y creuser la plus grande mine d’or à ciel ouvert d’Europe. Ce projet nécessitait d’araser quatre pics montagneux et de détruire trois villages dont celui de Roşia Montană, pour une exploitation censée sévir seize années durant. Mais, dès le début des années 2000, le projet suscitait de vives oppositions autant de la part de la population locale que de la société civile… En 2013, la campagne d’opposition eût un retentissement extraordinaire pour déboucher sur un mouvement de protestation d’ampleur nationale. Depuis juillet 2015, l’entreprise Gabriel Resources est en procès contre l’État roumain en vertu d’un mécanisme de règlement des différends entre investisseur et État (ISDS – Investor-State Dispute Settlement). De surcroît, le gouvernement roumain a pu empêcher l’inscription du site de Roşia Montană au Patrimoine mondial de l’UNESCO et déjà, d’autres dangers se profilent au nom de la relance économique, sinon dans une perspective de cohésion européenne. Nombre de responsables politiques évoquent l’intérêt de retrouver un avantage compétitif grâce à l’industrie extractive en soutien de l’industrie de transformation. Dans la perspective de rattrapages économiques et technologiques et en considération de l’émergence des énergies propres et renouvelables – par rapport aux énergies fossiles – ainsi que de l’avancée inéluctable des technologies numériques, les capacités du pays en matière d’extractions minières offriraient un incontestable atout.
La panacée des technologies numériques et de la croissance verte – La Stratégie d’industrie minière 2017-2035 de la Roumanie prend en compte le potentiel de production des ressources minières : charbon, sel, or et argent, plus mines cuprifères (concentration d’au moins 16%), minéraux polymétalliques (molybdène, nickel, cobalt, chrome, gallium, titanium, vanadium, arsenic…). À l’aune de cette stratégie nationale, le gouvernement roumain prétend procéder à une rationalisation de l’extraction minière et, sous prétexte d’inscrire le pays dans des chaînes de valeur internationales – ‘spécialisation intelligente’ ou croissance verte – use de différents effets d’annonce. En l’occurrence, le cuivre, le cobalt et le graphite, dont serait pourvue en abondance la Roumanie, s’avèreraient être des ingrédients indispensables à la fabrication des cellules des batteries des véhicules électriques. Bruxelles, inscrivant l’Airbus des batteries, dans un courant européen de souveraineté technologique dans le domaine des voitures électriques par la fabrication des cellules de batteries, vient d’autoriser 7 pays, dont principalement l’Allemagne, la France et l’Italie, mais aussi la Pologne, la Belgique, la Suède et la Finlande, à lancer un Projet important d’intérêt européen commun (PIIEC) pour la période 2020-2031. La Roumanie, pour autant, pourrait-elle y contribuer par l’apport de ses potentielles richesses naturelles grâce à l’ouverture de mines appropriées ? Le ministre roumain de l’économie, Niculae Badalau, a déclaré en 2019 (Investment Reports) que « [s]a priorité actuelle [était la] réouverture de certaines mines… La Roumanie détient d’importantes réserves de cobalt et de graphite et plusieurs compagnies étrangères ont déjà demandé des permis de prospection [… Le pays] aurait l’opportunité de construire une usine de batteries et plus généralement de jouer un rôle significatif dans ce marché » avec en prime « le développement d’infrastructures pour bornes de recharge et la modernisation du parc automobile. » Mais c’est précisément là que réside le danger, particulièrement aigu pour la Roumanie, d’un cantonnement à un rôle d’appoint par l’apport de ressources naturelles et, en conséquence, à un renforcement de son extractivisme avec son cortège de bouleversements environnementaux et sociaux.

Jean-Marie Rousseau – CV


Géographe et économiste de formation, a capitalisé sur près de quarante-cinq ans des connaissances et compétences en micro, méso et macro-économie, avec une orientation particulière ces vingt dernières années dans l’intelligence territoriale. Il a d’abord bénéficié d’une expérience au service du gouvernement français (APRODI), des institutions consulaires (Chambres de commerce et d’industrie) et auprès d’institutions internationales (PNUD, CCI/ITC, GATT-CNUCED…), essentiellement dédiées au développement économique et à l’appui aux entreprises, notamment les PME en Europe et en Afrique.
A partir de 2000, au sein de la DG REGIO (Politique régionale et urbaine) de la Commission européenne, il a contribué concrètement au lancement des Programmes Régionaux des Actions Innovatrices, puis a participé activement à la DG RDT (Recherche et Innovation) au lancement et à l’animation des programmes Regions of Knowledge, tout en dirigeant un groupe de chercheurs européens pour une étude dédiée à la « Construction de l’Avantage Régional » ; il a également joué le rôle d’interface entre la DG REGIO et la DG RDT sur des programmes en lien avec la Stratégie de Lisbonne pour l’ensemble des régions européennes. Depuis 2007, il a réalisé en tant que consultant international indépendant, des missions économiques en Europe, dans les pays méditerranéens, en Amérique latine ainsi qu’en Chine, sur des thèmes essentiellement liés à la coopération scientifique, aux stratégies régionales d’innovation et à l’intelligence territoriale, en particulier pour les Stratégies régionales d’innovation par « Spécialisation intelligente » de la Commission européenne. Depuis début 2020, il s’est engagé dans des études doctorales (géographie, géologie et économie) sur le thème générique de « Fragilité des territoires d’extraction minière et effets de l’anthropocène au niveau global. »