Résumé

Il sera difficile de trouver un autre pays que la Roumanie qui soit passé par autant de régimes politiques en une seule décennie. Une relative démocratie jusqu'à la fin de l'année 1937. Le régime personnel du roi Carol II, de février 1938 à septembre 1940. L'État national-légionnaire de septembre 1940 à janvier 1941. Le pouvoir concentré dans les mains du Conducator, le général (puis maréchal) Ion Antonescu (déjà associé aux légionnaires dans les mois précédents), de janvier 1941 à août 1944. Une courte étape démocratique (avec ses limites, d'ailleurs) d'août 1944 à février 1945. Le gouvernement de Petru Groza, communisant, de mars 1945 à la fin du mois de décembre 1947. Et, le 30 décembre 1947, avec la proclamation de la République populaire de Roumanie, l'entrée de plain-pied dans un système communiste. En seulement dix années, une succession de sept régimes, couvrant tout l'éventail politique et idéologique, de l'extrême droite à l'extrême gauche et de la démocratie au totalitarisme.
Quel meilleur contexte pour tester les comportements, qu'une telle course d'obstacles? Les sujets de l'expérience sont les membres de l'élite intellectuelle. Nous en suivrons les réactions devant une Histoire aux retournements inattendus et brutaux. Illusions, refus, adaptations, reculs, évasions... Toute la gamme des attitudes est représentée. Et des destins de toutes sortes, des parcours en dent de scie, des ascensions vertigineuses, mais aussi des chutes dramatiques.
Vers 1930, les jeunes intellectuels donnent le signal: ils veulent changer la Roumanie – dans une direction ou dans l'autre, la changer quoi qu'il arrive. En quelques années seulement, la polarisation s'accentue entre la droite nationaliste et la gauche démocratique. La droite se montre plus influente que la gauche, mais cette dernière n'est pas non plus si insignifiante qu'elle le paraît, une impression provoquée ces derniers temps par l'intérêt accru pour les représentants de la droite de cette époque. Une des caractéristiques de la gauche intellectuelle résidait dans la prépondérance des minorités ethniques, des Juifs en premier lieu. Tantôt sous-représentés, tantôt sur-représentés par rapport à leur présence au plan national, les Juifs furent une partie essentielle du milieu culturel roumain dans toute la période qui nous occupe: un phénomène à prendre en considération en laissant de côté absolument tous les préjugés. La réceptivité des intellectuels aux gestes du Pouvoir est mise en lumière – plus clairement que jamais auparavant – par la séduction qu'exerce Carol II et qui est d'ailleurs justifiée par une politique culturelle d'envergure; nombre d'hommes de gauche se laissèrent d'ailleurs convaincre par le roi, sensibles qu'ils étaient aux orientations sociales de la dictature royale et à sa campagne anti-légionnaire. Un autre constat intéressant concerne le double caractère du régime Antonescu: répressif d'une part, légaliste de l'autre et plutôt permissif en matière de libertés intellectuelles; sous la dictature et en pleine guerre, l'Université et la vie culturelle connurent une relative normalité. Quant au communisme, il élimina avec brutalité une partie de l'élite intellectuelle, mais en attira une autre partie qu'il utilisa en la complétant avec des intellectuels plus ou moins improvisés et d'un «type nouveau». Le régime communiste eut ensuite tout le temps, durant presque un demi-siècle, pour modeler sa propre élite qui, avec ce qu'elle avait de bon et de moins bon, passa dans le post communisme.

 

Lucian BOIA – CV

Lucian Boia (né en 1944), historien, est professeur émérite à la Faculté d'Histoire de l'Université de Bucarest. Spécialiste d'histoire des idées, des mentalités et de l'imaginaire, il a publié plusieurs dizaines de livres en Roumanie et en France. Parmi ses derniers titres: L'Occident. Une interprétation historique, Les Belles Lettres, 2007; Napoléon III le Mal-Aimé, Les Belles Lettres, 2008; Hégémonie ou déclin de la France? La fabrication d'un mythe national, Les Belles Lettres, 2009; Les Pièges de l'Histoire. L'élite intellectuelle roumaine entre 1930 et 1950, Les Belles Lettres, 2013.