Comment être la petite-fille de Georges Bratianu ?

 

Résumé

Je m’interroge, depuis la mort de ma mère sur mon devoir de transmission. Tout d’abord que transmettre? Georges Bratianu est mort en 1953 à Sighet. Neuf ans auparavant, il avait envoyé ses enfants en Suisse, afin de leur éviter un destin qu’il savait sombre. Ma mère avait 14 ans. Elle n’a jamais revu son père. Elle a fait sa vie en France, mais à 60 ans, en 1990, elle est retournée dans son pays pour y passer la moitié du temps de ses 20 dernières années. Car son pays, en dépit de toutes les années passées en Suisse puis en France, est toujours resté la Roumanie.

En un sens cette histoire ressemble à beaucoup d’histoires de familles marquées par l’exil et la guerre. Mais les Bratianu ne sont pas une famille banale et le destin de Georges Bratianu n’est pas n’importe quel destin.

Française, j’ai découvert la Roumanie en 1991, mais c’est surtout après 2009, date de la mort de ma mère que j’ai vraiment eu des liens avec ce pays et avec les écrits de mon grand-père. En particulier son dernier livre « L’organisation de la paix dans l’histoire universelle » m’a fait comprendre à quel point il s’agissait d’un esprit exceptionnel. Le livre, inachevé, a été composé à partir de ses cours à l’institut Iorga de Bucarest qu’il dirigea pendant la guerre. Il a consacré sa dernière recherche d’historien à l’étude de la paix, alors que la guerre incendiait toute la planète et que lui-même combattait comme soldat volontaire. Cette capacité à élever son regard au-dessus des conflits dont il mesurait l’ampleur et l’impact sur sa propre survie, est une de ses qualités qui me touche au plus au point.

Georges Bratianu est né en 1898. Il est le petit-fils de Ion C. Bratianu et le fils unique de Ion I. C. Bratianu. Par sa mère, Marie Muruzi, il est rattaché aux Cuza. Je suis étonnée de ce poids héréditaire qui pèse sur lui : comme un héros de la tragédie grecque, il porte dans ses gènes l’histoire de son pays !

Parallèlement aux livres de Georges Bratianu, j’ai découvert les mémoires inachevés de ma grand-mère, avec qui il s’est marié dans les années 20, Hélène Sturdza. De mère française et ayant grandi entre la Normandie et la Sologne, elle m’a laissé ses écrits en français. Tous deux décrivent leur temps d’un point de vue radicalement différent. Autant Georges écrit en érudit, d’un point de vue qui embrasse le monde, autant Hélène observe ce qui l’entoure : son enfance, son mariage, ses années de prison… On me dira que l’un écrit en « homme de sciences » et l’autre écrit pour elle-même. Je crois que la différence dépasse ce constat.

Tous deux ont connu les camps. Georges fut enfermé et tué à Sighet. Ma grand-mère a été déplacée dans plusieurs camps mais elle a survécu et a pu rentrer en France, malade, affaiblie mais vivante. Mon grand-père a été torturé et assassiné un jour d ‘avril 1953. Depuis il a marqué notre histoire par son ombre. Peu de photos, aucun objet, aucun écrit personnel hormis quelques lettres à ma mère que j’ai découvertes dans ses affaires, il y a 8 ans.

Pendant ses 20 années roumaines, ma mère a mis tout en œuvre pour réhabiliter la mémoire des Bratianu en s’appuyant surtout sur les médias nationaux. Elle a également ressuscité une association crée par sa grande tante Sabine Cantacuzène, née Bratianu.

Pour ma part, j’ai commencé par reprendre des affaires familiales en cours. D’infinis procès pour la restitution d’une maison et pour des escroqueries dont ma mère fut victime Comment être la petite-fille de Georges Bratianu 2 sur 3 me conduisent en Roumanie plusieurs fois par an. Après une phase d’accablement, j’ai pris conscience qu’à mon tour j’avais un point de vue unique sur « le pays de ma mère » : ces procès m’ont obligée à découvrir de nombreuses facettes de la société moderne roumaine. J’ai rencontré beaucoup de gens dont certains sont devenus des amis. Enfin, je me suis aussi découverte sous un autre angle : mon côté roumain !

Pendant mes voyages à Bucarest, à Pitesti, à Pascani, j’ai recopié les mémoires de ma grand-mère et j’ai noté mes modestes aventures ce qui a donné forme à un livre, La mémoire des feuilles mortes, publié à Bucarest puis à Paris. Suite à des déboires dadaïstes avec ceux qui ont repris l’association de ma mère, j’ai fondé à Paris, l’année dernière, l’Association culturelle Georges Bratianu. Le but est double : faire connaître l’œuvre de Georges Bratianu et développer des échanges artistiques entre la Roumanie et la France.

Comme historien il a étudié la Mer Noire. Ce carrefour des grandes civilisations mondiales n’est pas seulement une frontière de la Roumanie. Elle permet de comprendre la culture de ce pays car où mieux qu’en Roumanie peut-on ressentir la rencontre entre les cultures occidentale, orientale et méditerranéenne? En même temps, son livre « une énigme et un miracle : le peuple roumain », publié en 1937, le rattache à un courant identitaire, issu de l’éveil des nationalismes de 1848 et ravivé par la chute des grands empires centraux ; l’Empire ottoman et l’Empire austro-hongrois, après la Première Guerre mondiale. Dans le grand puzzle des Balkans, la notion de peuple ne peut pas être vécue de la même façon qu’en France. Ici, nous cherchons notre identité à travers la notion de terroir, tandis que là- bas, ce sont les coutumes - la langue, les mythes fondateurs - qui vont fonder l’identité, au-delà des transhumances.

Comme député et ami du roi Carol II et de son fils, le roi Michel 1er, j’ai très peu de témoignages, sinon quelques souvenirs de ma mère et, surtout, le compte-rendu d’un débat célèbre qui fait suite à son voyage en décembre 1934 à Rome et à Berlin. J’ai relu son discours une bonne dizaine de fois en cherchant à me documenter sur cette période extrêmement trouble.

Les mémoires de ma grand-mère ont probablement été commencés quand elle était encore en Roumanie, après être sortie de camp. La qualité des papiers utilisés en témoignent. Elle a tout emporté en France ainsi que des albums de photos familiales. Longtemps je me suis demandé pourquoi elle avait chargé ses pauvres bagages avec ces lourds albums. Aujourd’hui, je comprends. Elle transportait son passé et nous le transmettait.

Arrivée en France, elle a été accueillie par ses enfants, devenus bien plus français qu’elle. Elle réalisa qu’elle perdait la dernière chose qui lui restait : son nom. Bratianu ou Sturdza ne disent rien aux Français. Le monde moderne était en marche. La rupture avec l’Europe orientale semblait ici aller de soi.

Aujourd’hui les routes de nouveau sont ouvertes. Ce devoir de mémoire que je m’assigne est ma modeste pierre à cette construction en cours : la grande Europe qui va de Brest à Bucarest!

 

Marie-Héléne FABRA-BRATIANU - CV

 

Marie-Hélène Fabra est peintre. Après avoir obtenu ses diplômes des Beaux-Arts de Paris (1987) et de l’École du Louvre, elle a commencé sa carrière artistique tout en donnant des cours d’arts visuels et des conférences d’histoires de l’art dans différentes institutions. Intéressée par les milieux marginaux, elle a animé pendant plus de dix ans des ateliers d’arts visuels dans des prisons, des hôpitaux psychiatriques et des centres de formation pour jeunes handicapés.

Entre 2004 et 2008, elle a réalisé deux films avec les détenus patients de l’unité psychiatrique de la prison de Fresnes autour du mythe d’Œdipe chez Sophocle. Cette rencontre entre la tragédie grecque et la tragédie actuelle d’hommes doublement enfermés pour leur folie et leurs crimes a été un moment fort de sa vie d’artiste.

 

Depuis 2015 elle travaille dans un ancien entrepôt des Halles de Paris où elle organise régulièrement des événements : projections de films, expositions, séminaires, lancements de revues, résidences pour artistes étrangers.

Elle expose régulièrement dans des centres d’art et des galeries en France et à l’étranger.  

En 2012 elle a publié le livre « Memoria frunzelor moarte » aux éditions Humanitas de Bucarest sous le nom de Marie-Hélène Fabra Bratianu. Ce texte est sorti en France aux éditions l’Harmattan en Juillet 2016 (« La mémoire des feuilles mortes ») qui croise son journal de bord après la mort de sa mère et les mémoires que sa grand-mère, Hélène Bratianu (née Sturdza), lui avait léguées.

En 2016 elle a créé l’association culturelle Georges Bratianu.

Marie-Héléne Fabra, fille de Ioana née Bratianu et du connu journaliste Paul Fabra, est la petite-fille du grand historien roumain George Bratianu, mort dans la prison communiste de Sighet.